|
Service littéraire
Au temps où Jack London tripotait au fond de sa poche une
patte de lapin porte-bonheur, les lapins étaient de meilleure qualité
qu’aujourd’hui. Les rapports entre les écrivains et la société, eux, ne
l’étaient pas. Deux auteurs américains, au tout début du vingtième
siècle, décrivent cet antagonisme dans des textes qu’éditent les
Éditions du Sonneur, Le Vice de la lecture d’Edith Wharton et Quiconque nourrit un homme est son maître de Jack London.
Les romans de London
et Wharton diffèrent du tout au tout — ceux du premier, ouverts sur le
grand large et la misère du monde, ceux de la seconde, peignant la
décadence et la corruption de la haute société américain qui est la
sienne. En revanche, ces deux textes polémiques se font écho et
naviguent sur la même ligne de crête. London
comme Wharton sont persuadés que l’auteur de talent emploie les mots
que lui dicte une conviction intime et ne se demande pas si ces mots
plairont. Ils sont aussi convaincus que sans révolte, on ne peut
écrire, on ne peut être écrivain.
|
Olivier Quelier, BSC News
Aventurier, marin et chercheur d'or, Jack London était aussi un polémiste de talent, comme le prouve ce texte de 1902. Quiconque nourrit un homme est son maître jette un regard critique sur la condition de l'écrivain et, au-delà, sur un monde mené par l'argent. Les journalistes constateront avec amertume qu'au début du vingtième siècle déjà, « le rédacteur en chef est dominé par le directeur commercial qui garde les yeux rivés sur le tirage » puisqu'un gros tirage « apporte la publicité qui fait rentrer l'argent ». Le rédacteur en chef ne fait pas « commerce d'immortalité ». Peu lui importent les textes ou les nouvelles qui s'inscriront dans la durée : « Le plus grand nombre réclame de la littérature immédiate », se moquant de « l'estimation à long terme ». Ce public est prêt à payer quelques cents pour acheter le magazine et, donc, nourrir l'écrivain. Or, « quiconque nourrit un homme est son maître ». Tout le paradoxe de l'homme de plume réside dans ce dilemme : l'ambition face à la nécessité ; l'immortalité ou du pain et de la viande : « Le monde s'oppose étrangement et implacablement à ce qu'il échange la joie de son cœur contre le réconfort de son estomac. »
|